Lettre à un ami pressé

Je te tiens doucement dans le calme de ma pensée. Le silence me dit clairement que cette crise dans ta vie, que beaucoup appelleraient une dépression, est un temps d’écoute.

Comme tu me disais quand nous nous sommes vus il y a quelques semaines, ton rythme de vie était devenu beaucoup trop trépidant. Du point de vue du monde matériel tu étais devenu un grand succès. Le monde t’avait couronné et ses louanges ressemblaient à de douces promesses qu’un jour tout ceci t’appartiendrait. Et puis, tout d’un coup, tu t’es réveillé un matin et tu as réalisé que tu avais perdu les clés de ton royaume intérieur.

Tu te trouves à un carrefour et tu t’aperçois qu’il y a des chemins moins mondains que tu peux suivre, des sentiers qui ont leur origine dans une profonde paix intérieure, dans une joie plus complète, dans une vision dont la fraicheur se renouvelle continuellement et dans un sentiment de progrès mieux rythmé. Tout au fond de toi se trouve une source si pure qu’une tasse de son eau claire te rafraichira plus que toutes les boissons du monde.

Durant 29 ans j’ai vécu heure par heure sous la pression du temps. Ses ombres me cernaient – au travail, à la maison, lors de sorties, aux repas, partout. Alors un jour j’ai décidé d’abandonner cette bousculade et cette course. Si j’accomplissais un peu moins – tant pis ! Du moins ce que j’aurais accompli aurait été fait avec joie. Séance tenante j’ai composé un petit poème que j’ai mis sur mon bureau :

Esprit de Vérité je Te remercie
Pour avoir tout le temps dont j’ai besoin
Pour faire tout ce que je dois faire aujourd’hui
Calmement, paisiblement, gracieusement.

Dans l’espace de 24 heures, 29 années de course effrénée sont tombées de mes épaules comme un vieux manteau fripé parce que je ne l’agrippais plus contre moi.

Personne ne peut « être » pressé, dans le sens qu’ « être », c’est vivre à partir de notre centre intérieur. Soit on est pressé, soit on « est » mais jamais les deux en même temps. Dans l’Occident, la plupart des gens ont décidé d’être pressés. Cela ne veut pas dire que tu doives suivre le même chemin. C’est toi qui décides. Tu te crées la vie que tu veux vivre. Alors prends possession de ta vie.

Lettre à un ami presséRéalise que dans le silence au plus profond de toi-même toutes choses ont un ordre quel que soit le chaos extérieur. Tu es un fil dans le tissage universel. C’est comme un tapis persan, sur le revers on voit des brins de laine avec des nœuds un peu partout. Mais quand on regarde le tapis depuis une certaine hauteur, quel dessin on découvre, quel ordre !

Ce dont tu as besoin, c’est de cette conviction que la vie n’est pas une course folle ou un marathon olympique mais l’épanouissement harmonieux et paisible de ton vrai être. Ce qui compte n’est pas vraiment ce que tu fais, mais qui tu es.

Je crois que tout est donné à ceux qui partagent avec joie. Cher ami, pratique la joie et la gratitude, Ce sont les clés de la régénération. Une pensée pleine de gratitude n’a aucune place pour l’auto condamnation, des souvenirs amers, des sentiments d’échec ou des envies et désirs insatisfaits qui demandent à être comblés. Il est même possible de dire merci pour cette épreuve : elle peut devenir le tremplin pour une vie tranquille.

Alors, cher ami, repose-toi dans la certitude que ce rythme paisible a déjà sa semence en toi. Pour grandir il n’a besoin que d’un petit peu d’eau, d’un peu de soleil et d’un endroit tranquille. Il a aussi besoin de ton amour attentionné et de patience.

Finalement et par-dessus tout, apprends à t’aimer. Ceci va peut-être te surprendre, mais je crois que l’amour de soi véritable est la qualité dont le monde a la plus besoin aujourd’hui. Si on s’aime vraiment, on ne pourra jamais haïr, ressentir de la rancune, de l’amertume ou de l’envie envers une autre personne. On cessera de se juger et de se condamner soi-même – et par conséquent de juger et condamner autrui.

Il y a en chacun de nous une mer de profonde sérénité.

Pierre Pradervand d ‘après un article dans le CS Monitor du 28 mars 1988

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